Les Européens doivent réinscrire leur destin dans le cours du monde - Tribune de M. Le Drian, publiée dans le quotidien SME.

A l’occasion de sa venue à Bratislava jeudi 8 octobre 2020. le quotidien slovaque SME a publié en exclusivité une tribune de M. Jean-Yves Le Drian, Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères.

Les Européens doivent réinscrire leur destin dans le cours du monde

En 1990, l’Europe se retrouvait et se réunifiait, après toutes les déchirures et les confrontations du XXe siècle. L’heure venait alors, aussi, de reprendre nous-mêmes notre destin en main.

Trente ans plus tard, nous pouvons, vous pouvez, être fiers du chemin parcouru. La transformation des pays sortant du communisme en démocraties libérales, dotées d’une économie sociale de marché, a requis des efforts dans la durée. La Slovaquie d’aujourd’hui, fidèle à un modèle démocratique et pro-européen déjà exemplaire il y a un siècle, contribue activement à l’édification d’une Europe solide et solidaire. La communauté de valeurs et d’intérêts que les Européens sont parvenus à bâtir demeure absolument sans équivalent et sans précédent : nulle part ailleurs, des nations ne sont allées aussi loin dans la solidarité et la mise en commun volontaire de leurs prérogatives. En ces temps d’adversité, cette fierté peut nous servir de boussole. Parce qu’elle nous rappelle ce dont nous sommes capables, quand nous avançons unis.

Pourtant, nous devons aussi faire preuve de lucidité : pendant que nous étions concentrés sur nous-mêmes et accaparés par cet immense effort historique, le monde a changé – et nous avons tardé à comprendre tout ce que cela signifiait pour notre continent. Chaque jour, la vie internationale fait un pas supplémentaire dans la brutalisation. Dans notre voisinage, les conflits se multiplient. Certaines puissances affichent de plus en plus clairement leur intention de faire de notre Europe leur terrain de jeu, comme s’il ne nous appartenait plus d’écrire nous-mêmes notre propre histoire.

Or nous ne saurions nous résoudre à vivre ce début de XXIe siècle en simples spectateurs. Il y va, tout simplement, de notre capacité à faire nos propres choix et à vivre comme nous l’entendons. Bref, de l’avenir des Européens.

Face à ce risque, nous devons, forts du modèle humaniste qui est le nôtre, mieux affirmer ce que nous sommes, ce que nous voulons et ce en quoi nous croyons.

La première urgence, c’est de renforcer notre souveraineté commune, cette souveraineté européenne qui, loin de retrancher à nos souverainetés nationales, en est le prolongement nécessaire et la meilleure garantie dans un tel monde de violence et de prédation. Et je me réjouis que cette urgence fasse aujourd’hui l’objet d’une large prise de conscience, y compris dans des pays qui savent ce que cela signifie que d’être dépossédés de leur souveraineté nationale et pouvaient être sceptiques sur ce que signifie une souveraineté au niveau européen. Dans plusieurs domaines stratégiques, d’importantes avancées ont déjà eu lieu : l’économie, la défense, le numérique. La crise pandémique que nous sommes en train de vivre montre que nous devons poursuivre ce vaste chantier européen dans le domaine de la santé. Ces avancées nous montrent que la souveraineté européenne ce n’est pas la négation de la souveraineté nationale, c’est au contraire ce qui la rend possible.

Notre deuxième urgence, elle aussi, est assez bien identifiée : parler d’une même voix et sans naïveté à ceux qui s’ingénient à tester nos limites. C’est absolument nécessaire, qu’il s’agisse de la Russie, de la Chine ou de la Turquie. Toutes doivent comprendre que le dialogue et la coopération exigent réciprocité et responsabilité. Les tentatives de fait accompli ne feront que renforcer la solidarité européenne. D’autant plus nécessaire, en vérité, que la meilleure façon de convaincre le prochain Président américain de rester engagé à nos côtés est de continuer à montrer que nous sommes prêts à assumer pleinement nos responsabilités. Du reste, tout ce que nous avons entrepris, au cours des dernières années, pour renforcer notre capacité à définir et à défendre nos intérêts de défense et de sécurité, nous ne l’avons pas fait contre tel ou tel. Encore moins, évidemment, contre la relation transatlantique, qui demeure irremplaçable. Mais bien pour nous-mêmes, pour l’Europe. Ne perdons jamais de vue cette évidence.

A mes yeux, une troisième urgence s’impose enfin. Une urgence qui, elle, n’est malheureusement pas toujours au cœur de nos préoccupations et de nos actions : l’urgence d’oser nous projeter à nouveau vers le monde. A la fois pour ne pas faire figure de grands perdants d’une forme de guerre des modèles qui sous-tend désormais la compétition internationale et pour mettre notre propre modèle au service d’une troisième voie dans la mondialisation, ouverte à tous nos partenaires de bonne volonté. Aujourd’hui, cette troisième voie fait défaut. Nous en avons néanmoins besoin pour redonner du sens et de l’espoir à ce monde dangereux, fracturé et en perte de repères – le nôtre. N’ayons pas de scrupule à le dire haut et fort : l’Europe peut jouer un rôle clef pour aider la communauté internationale à sortir des logiques de rivalité qui la fragilisent, à dépasser les fausses alternatives qui nous empêchent d’être à la hauteur des défis globaux d’aujourd’hui, à défendre nos biens communs. Elle le peut, à la condition que nous le voulions tous.

Le paradoxe est que ce mouvement de projection hors de nous-mêmes est peut-être ce qui nous permettra de rester pleinement nous-mêmes, de retrouver le fil de nos ambitions européennes et de renouer avec le sens de notre belle aventure collective.

Depuis la déclaration Schuman, il y a 70 ans, la construction européenne a emprunté bien des voies. Je suis convaincu qu’elle se joue désormais aussi au-delà de nos frontières, dans les efforts que nous devons faire pour peser dans la vie internationale et y imprimer différemment et davantage notre marque. A nous, Français, Slovaques et Européens d’aujourd’hui, de prendre ce tournant historique pour être en 2020, comme nous l’avons été en 1990, au rendez-vous de nous-mêmes !

Jean-Yves Le Drian,
Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de la République française

Dernière modification : 09/10/2020

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