"La laïcité, héritage des Lumières, doit rester notre boussole."

Interview de S.Exc M. Christophe Léonzi, Ambassadeur de France, accordée au quotidien slovaque SME après les attentats en France et en Autriche, publiée mercredi 4 novembre 2020.

Qu’avez-vous ressenti en apprenant l’attaque contre le professeur Paty et ensuite l’attaque à Nice ?

Comme tous les Français, je ressens la même indignation et le même écœurement devant ces attentats odieux et d’une lâcheté absolue qui sont la négation de toute humanité. La France est à nouveau cruellement frappée par les attentats mus par l’extrémisme religieux. L’Autriche vient à son tour d’être frappée dans la nuit du 2 au 3 novembre. Mon pays a payé un lourd tribut au terrorisme et au fanatisme islamiste dans la dernière décennie. J’exprime à cette occasion ma solidarité et mes condoléances sincères aux familles et aux proches des victimes.

Je souhaite aussi remercier profondément à cette occasion les autorités et le peuple slovaques qui ont manifesté leur solidarité et leur soutien, de même que l’ensemble de l’Union européenne et des pays qui partagent nos valeurs de par le monde. La forte déclaration des chefs d’Etat et de gouvernement européens du 29 octobre en témoigne.

La vive émotion que nous ressentons tous légitimement ne doit toutefois pas aveugler notre raison dans la réaction et la réponse à ces attaques. Ces violences et cette haine meurtrière sont le fait de petits groupes qui doivent être isolés et combattus avec force, méthode et rigueur.

Comprenez-vous cela comme une attaque contre l’essence des idéaux de la République française ?

Les terroristes s’attaquent à des symboles et des valeurs. Par l’attaque du professeur Samuel Paty, c’est l’Ecole qui est visée, lieu où se transmettent les valeurs républicaines, la liberté, l’égalité, la fraternité mais aussi la laïcité, la liberté d’expression, l’esprit critique et les règles de la citoyenneté et du vivre ensemble.

Après la cérémonie présidée par le Président Macron à la Sorbonne, un nouvel hommage a été rendu à M. Paty dans tous les établissements scolaires le 2 novembre.

L’attaque de Nice visait à nouveau une ville, symbole de l’art de vivre français, déjà lourdement frappée par un attentat ignoble et lâche en 2016. Elle y visait l’église catholique et la liberté du culte qui est garantie en France.

Comme l’a déclaré le Ministre français des Affaires étrangères, nous ne transigerons jamais sur nos valeurs humanistes, de liberté et notre modèle de démocratie et de pluralisme. Les valeurs qui fondent le modèle républicain français doivent rester notre boussole et rien ne serait pire que de tomber à notre tour dans les pièges qui sont tendus, les pièges de l’amalgame, de la confusion.

Quand vous pensez aux années 2015 et 2016, est-ce un sentiment similaire en ce qui concerne le terrorisme en ce moment ?

Il y a naturellement une continuité et une stratégie dans ces assauts terroristes et extrémistes contre les régimes démocratiques et pluralistes. Nous sommes engagés dans une confrontation de longue durée contre des forces chaotiques, obscurantistes et régressives de différentes natures.

La « brutalisation » des relations internationales et le déploiement de logiques « prédatrices », l’affaiblissement des cadres de coopération internationale contribuent aussi à l’accroissement des risques.

C’est par une alliance la plus étendue, une action multilatérale à spectre large, une lutte déterminée contre les extrémismes et les terrorismes en France, en Europe et dans le monde, un effort de régulation de la globalisation et de ses dérives que nous pourrons y faire face. C’est ce à quoi la France et toute l’Union européenne s’emploient.

En pratique, qu’est-ce que cela signifie pour un pays d’augmenter le degré de vigilance anti-terroriste au plus haut ? Les craintes d’une pandémie et d’un nouveau confinement aggravent-elles la situation ?

Après ces attentats, le Premier ministre Jean Castex a annoncé l’élévation du plan de vigilance anti-terroriste à son niveau maximal, « Vigipirate urgence attentat », sur l’ensemble du territoire national. Il s’agit d’assurer une surveillance renforcée des lieux de commerce et de rassemblement, tels que les marchés, les transports publics, la sécurité des événements et celle des bâtiments publics et des lieux de culte.

Le gouvernement prend également des mesures fermes visant les personnes, les réseaux et les entités qui contribuent à la propagation de cet extrémisme islamiste. Au plan européen, nous espérons l’adoption prochaine du projet de règlement qui permettra d’obtenir le retrait rapide de contenus en ligne à caractère terroriste.

Les mesures de confinement au niveau national prises pour lutter contre la pandémie de Covid convergent pour une bonne part, pour des raisons sanitaires, avec ces mesures de sécurité par la réduction des déplacements et des rassemblements, la fermeture de nombreux espaces publics.

Pourquoi est-il important pour un enseignant de montrer des caricatures concernant la religion à ses élèves ?

L’une des fonctions importantes de l’Ecole est de contribuer à forger l’esprit critique, l’exercice de la raison, de confronter à la pluralité des points de vue et des approches philosophiques ou spirituelles. Il s’agit de former des citoyens responsables, dotés d’un libre arbitre et de forger ainsi le « vivre ensemble » au sein d’une société démocratique diverse mais fondée sur des principes et des lois communes.

La liberté d’expression, la liberté de la presse, auxquels les Slovaques ne sont pas moins attachés que les Français, s’exercent en particulier à travers la critique ou la satire des pouvoirs politiques, économiques ou religieux quels qu’ils soient. Cette liberté de critiquer a naturellement des limites qui sont inscrites dans la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, dans la constitution et dans la loi, mais aussi dans la convention européenne des droits de l’Homme. Sur cette base, la justice peut être saisie. Elle l’a d’ailleurs été pour les caricatures de Charlie Hebdo, pour lesquelles, le procès en première instance puis en appel avait relaxé l’hebdomadaire en mars 2008.

C’est l’objectif de l’école de former ce sens critique et l’apprentissage de la liberté d’expression.

Il faut ajouter que l’esprit de satire ou de critique, qui s’exerce de façon parfois virulente ou outrancière, par l’ironie ou le rire, contre des pouvoirs quels qu’ils soient, est une tradition bien enracinée dans la littérature et la culture françaises, de Rabelais à Molière, Beaumarchais, Voltaire, Hugo, Zola ou Gide.

Cet apprentissage critique est important à une époque où les réseaux sociaux contribuent massivement à l’enfermement dans des communautés virtuelles qui partagent les mêmes affinités ou croyances, valorisent les expressions les plus polarisantes et tendent, y compris par l’effet des algorithmes, à éliminer les avis différents en leur sein, voire à faciliter la radicalisation ou à répandre une vision faussée ou « complotiste » du monde.

Nous devons être attentifs aux tentatives prédatrices d’emprises idéologiques extrémistes ou fondamentalistes, notamment à travers les réseaux sociaux, qui visent à instrumentaliser en particulier la jeunesse ou les personnes vulnérables. Cette instrumentalisation peut aussi être un levier d’ingérence pour des forces étrangères hostiles qui combattent nos valeurs. Pour cette raison, la France souhaite l’adoption rapide par le parlement européen du règlement pour la prévention de la diffusion de contenus à caractère terroriste, qui permettra de lutter plus efficacement contre ce fléau.

Le président Emmanuel Macron a défendu les valeurs de la laïcité et a appelé à un nouveau modèle d’« islam des Lumières ». Qu’est-ce que cela signifie exactement et comment le comprenez-vous personnellement ?

Le Président de la République a rappelé la centralité de la laïcité en France, qui consiste essentiellement dans deux principes : la liberté de conscience et de culte et la neutralité de l’Etat en matière de religion. Elle est un principe constitutionnel de la République française.

La France est à cet égard un pays de tolérance. Comme l’a souligné le Ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, les relations avec la religion et la culture musulmane font partie de l’histoire française et européenne et nous les respectons ; les citoyens français de culte musulman appartiennent de plein droit à notre communauté nationale qui leur garantit la liberté de culte.

La France et tous les pays européens ont connu des siècles de guerres de religion et de fanatisme religieux. Les Lumières ont conduit, en France et dans toute l’Europe, à une juste articulation de la raison et de la foi, des pouvoirs temporel et spirituel.

Avec Locke ou Newton, les philosophes français ont pris une part importance à ce progrès, de Descartes, Montesquieu, Diderot, Voltaire, Rousseau à Condorcet et tant d’autres. L’article « fanatisme » du Dictionnaire philosophique de Voltaire (1764) reste à cet égard d’une grande pertinence dans le contexte actuel.

La laïcité, principe constitutionnel, qui définit dans la loi la place du temporel et du spirituel, est l’un des fruits précieux du travail historique des Lumières. L’appropriation de cet héritage, sa pleine compréhension et son respect rigoureux par tous les cultes et par tous les citoyens est une condition de la paix, de la concorde et l’équilibre de nos sociétés démocratiques.

Cet héritage est au cœur du modèle humaniste, tempéré et régulé que la France et l’Union européenne veulent promouvoir dans le monde.

Dernière modification : 04/11/2020

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