COP 21 : intervention de M. Laurent Fabius.

M. Laurent Fabius est intervenu au Sénat le 15 octobre à l’invitation du président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées. Il s’est entre autres exprimé sur la COP 21.

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" Nous agissons pour une planète préservée, c’est l’objet de la conférence mondiale que je suggère d’appeler la conférence de Paris, pas par arrogance mais parce que c’est ainsi que tous les étrangers la nomme. Quand on en parle, on ne parle pas entre nous de la COP21, ils parlent de la conférence de Paris, donc pourquoi ne pas le faire nous aussi.

Cinquante jours. Vous vous rappelez pourquoi nous avons été candidat, non ? Parce que l’histoire des conférences climatiques internationales est une longue suite de triomphe ? Ce n’était pas le cas, mais parce qu’il est apparu au président de la République qui a pris la décision que l’enjeu de la conférence était vital au sens étymologique de ce terme, et que la France devait prendre ses responsabilités. Je profite du fait que vous avez abordé la question climatique pour dire aujourd’hui, à quelques dizaines de jours de Paris, quelles sont à mon sens les conditions d’un succès. J’en vois au moins trois principales.

D’abord, il faut que l’accord soit ambitieux, ce qui signifie un accord permettant de limiter le réchauffement climatique d’ici 2100 à 2 degrés ou, si possible, à 1,5 degré. Ces dernières semaines, vous qui suivez tout cela attentivement, vous avez constaté qu’il y a un certain nombre d’avancées, en particulier dans le rythme des dépôts de ce qu’on appelle les contributions nationales, puisque aujourd’hui nous avons près de cent cinquante pays qui ont désormais déposé à l’ONU, ce document dans lequel ils définissent leurs engagements. C’est tout à fait nouveau. Cela représente presque 90% des émissions, alors que - ayez ce chiffre en tête - le fameux protocole de Kyoto n’en couvre aujourd’hui que 15% ; c’est quand même beaucoup plus.

Sur la base des contributions annoncées, il y a eu de premières estimations. Nous aurons l’estimation officielle le 1er novembre mais les premières estimations, faites notamment par des ONG, disent que nous serions sur une trajectoire, pour certains de 2,7 degrés, pour d’autres de 3 degrés. C’est certainement moins que les 4, 5 ou 6 degrés du scénario catastrophe de l’inaction et du GIEC, mais c’est encore nettement trop. Cela rend donc absolument indispensable, et c’est quelque chose que nous avions identifié à l’avance, l’adoption à Paris notamment d’une clause de révision périodique à la hausse des différents engagements nationaux, par exemple tous les cinq ans, afin d’améliorer la trajectoire qui doit rester en deçà des 2 degrés. Pour moi, c’est l’une des conditions majeures du succès. Je ne sais pas si je suis clair, mais il faut que l’on ait cette clause de révision.

La deuxième condition du succès à Paris, dont on parle trop peu, c’est qu’il faut que ce soit un accord juridiquement contraignant ; les Anglais disent « legally binding ». En effet l’objectif n’est pas d’adopter une simple déclaration politique. Aujourd’hui, puisque nous avons la semaine prochaine, la semaine suivante, des réunions de négociation à la fois formelles et informelles, il faut que soient claires les règles contraignantes que nous devrons faire figurer dans l’accord. Nous travaillons aussi à renforcer le mécanisme de suivi des engagements. La forme juridique exacte reste aujourd’hui, au moment où je m’exprime, à déterminer. Il faut que cet accord ait la force du droit et que dans certains pays - on pense aux États-Unis - cela ne puisse pas entraîner un blocage automatique lors de la ratification et ce n’est pas facile. Le fait que l’accord soit universel doit constituer une contrainte utile. En effet, le fait que tous les pays en feront partie constituera peut-être le plus dissuasif des mécanismes de violation.

Enfin, la troisième condition à mon sens, c’est que nous devons faire en sorte que cet accord soit accompagné de moyens financiers et technologiques qui permettent sa mise en œuvre. Les pays du Nord, vous vous en souvenez, avaient promis en 2009 à Copenhague de consacrer aux pays du Sud pour le climat cent milliards de dollars annuels en 2020. Cette promesse doit être tenue parce que c’est la clef de la solidarité et de la justice qui sont deux conditions indispensables pour avoir un accord à Paris. Ces derniers jours, vous en avez pris connaissance, nous étions à Lima au Pérou pour l’assemblée annuelle du FMI et de la Banque mondiale. J’y étais avec mon collègue Michel Sapin et, désormais, c’est une avancée très importante, nous disposons à notre demande et à celle du Pérou d’un état des lieux précis. Car jusqu’à présent, c’est une remarque que je m’étais faite lorsque je me suis plongé dans le dossier, on me disait qu’il fallait aller à cent milliards de dollars en 2020, mais personne n’était capable de dire où nous étions aujourd’hui ; alors je ne vois pas comment on aurait pu avancer. L’OCDE, dans un rapport très complet, très technique, très méthodique, a évalué à soixante-dix milliards de dollars les financements versés en 2014 aux pays du Sud pour le climat, dont malheureusement trop peu pour l’adaptation aux effets du changement climatique.

À Lima même, les banques multilatérales ont promis d’accomplir un nouvel effort de quinze milliards en plus de ce qu’elles font. Si l’on y ajoute les efforts nouveaux de certains États et du secteur privé qui doit investir, les cent milliards devraient désormais pouvoir être atteints et ce serait un atout majeur pour le succès de la conférence de Paris. Quant aux technologies, sujet absolument fondamental pour les pays, notamment du Sud - je pense par exemple à certains grands émergents comme l’Inde -, des efforts sont mis en œuvre. Ils seront davantage dévoilés lors de la conférence de Paris, notamment un travail que nous menons avec M. Bill Gates et d’autres pour une augmentation des budgets de recherche & développement, et des investissements publics et privés consacrés aux énergies renouvelables.

Les choses avancent, elles sont prometteuses mais il y a des efforts importants à accomplir. Si nous parvenons à ces trois résultats, un accord ambitieux juridiquement contraignant accompagné de moyens financiers et technologiques, avec aussi un progrès qui ne sera pas juridiquement contraignant mais qui devra accompagner la COP sur la question du prix du carbone et sur l’ambition poursuivie pour 2050 - car si on veut que le privé s’investisse, il faut que la vision soit longue ; je reprends ce que Mme Aïchi a dit - et si nous avons des mesures rapides et concrètes, notamment un grand programme pour éclairer l’Afrique, sur lequel se penchent différentes personnalités - notamment celui qui est chargé de cela, le nouveau président de la Banque africaine de développement ; un homme tout à fait remarquable qui est l’ancien ministre nigérian de l’agriculture -, alors si nous arrivons à tout cela, nous pourrons parler de succès le 11 décembre, lors de la date de clôture de la conférence.

Le président de la République est en première ligne, avec l’ensemble du gouvernement, notre réseau diplomatique et moi-même. Je suis à ma tâche de futur président de cette conférence pour contribuer à son succès. Je me trouvais d’ailleurs ces derniers jours en Amérique du Sud, puis en Arabie saoudite pour parler aussi du climat. Je vous informe que je réunirai début novembre des ministres d’une centaine de pays pour une pré-COP informelle car nous avons tiré la conclusion des COP précédentes qu’il fallait avancer au maximum avant la tenue proprement dite de la conférence. Il est en effet très difficile d’avancer sur tous les sujets quand il y a vingt mille délégués, vingt mille invités. Donc, nous allons vraiment - c’est assez laborieux, mais je crois que c’est nécessaire - dans cette dernière ligne droite, redoubler d’efforts pour essayer de réussir ce qui, au plan mondial, pourrait être la plus grande avancée diplomatique de ces dernières années.

Votre rapport sur le climat insiste beaucoup sur la montée des eaux comme facteur de dérèglement géopolitique, notamment à travers la question des déplacés climatiques. Je pense que vous avez raison et c’est un point sur lequel j’alerte en permanence, en soulignant que le dérèglement climatique est aussi un dérèglement sécuritaire, et donc la conférence de Paris - c’est ainsi qu’il faut la présenter - ne sera pas qu’une conférence environnementale mais aussi une conférence sur la paix".

Dernière modification : 05/11/2015

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